Face au défi récurrent des inondations, notamment dans les bassins du Mono et de l’Oti, le Togo intensifie sa stratégie de gestion des risques. De retour du Forum d’Addis-Abeba sur l’initiative mondiale « Alertes précoces pour tous » (EW4ALL), Kombaté NAWANTI, Directeur de la Prévention, de la coopération et des affaires humanitaires à l’agence nationale de la protection civile (ANPC), fixe le cap pour le Togo.
Dans cet entretien exclusif accordé au site AgroClimatique (Média du Groupe Savoir News), M. NAWANTI détaille la nouvelle feuille de route nationale : passage d’un financement par projets à un budget d’État pérenne, intégration des savoirs locaux pour toucher le « dernier kilomètre » anticipation des crises sanitaires post inondations et modernisation technologique de la communication d’urgence.
Nous vous proposons donc un échange éclairant sur les enjeux de la culture du risque et la protection résiliente des populations togolaises à l’horizon 2030.
AgrClimatique : Monsieur le Directeur, au sortir du Forum d’Addis-Abeba qui appelle à passer de financements par projets à des budgets pérennes, quels sont les engagements prioritaires du Forum que vous allez traduire dans la gouvernance et le budget national du Togo pour respecter l’échéance ONU de 2027 ?
Kombaté Nawanti : Le Forum d’Addis-Abeba a rappelé un constat que nous partageons pleinement : une alerte précoce ne peut pas dépendre d’un financement de projet qui s’arrête après trois ans. C’est la logique de la feuille de route EW4ALL du Togo qui doit désormais s’inscrire dans le budget national, pas seulement dans les plans des partenaires techniques et financiers.
Concrètement, trois engagements prioritaires guident notre feuille de route d’ici 2030 :
- Institutionnaliser une ligne budgétaire dédiée à la chaîne d’alerte précoce (observation, maintenance des équipements, formation des relais communautaires) dans le budget de l’État, afin de ne plus dépendre uniquement des financements ponctuels post catastrophe.
- Renforcer la gouvernance interministérielle, en consolidant le rôle de coordination de l’Agence Nationale de Protection Civile avec les ministères de la Santé, des Télécommunications et de l’Environnement, sous l’autorité du Plan ORSEC et du Plan National de Contingence.
- Mobiliser le co-financement multi-bailleurs (Fonds vert pour le climat, partenaires bilatéraux, Union africaine via AMHEWAS) pour combler les lacunes d’infrastructure identifiées, tout en garantissant que la part togolaise du financement augmente chaque année pour que le système survive aux cycles de projets.
L’objectif est clair : que d’ici 2030, le système d’alerte précoce togolais ne soit plus un assemblage de projets, mais un service public permanent, budgété comme tel.
Pour une couverture totale, l’ONU vise 2027, mais la chaîne flanche souvent au niveau local. Concrètement, comment votre direction compte-t-elle associer les savoirs locaux et les leaders communautaires pour que l’alerte atteigne le « dernier kilomètre » et déclenche une action immédiate chez les plus isolés ?
C’est effectivement le maillon le plus fragile de la chaîne, partout en Afrique de l’Ouest, et le Togo ne fait pas exception. Une alerte émise au niveau centrale (Lomé) qui n’atteint pas un village riverain du Mono ou n’est pas comprise par ses habitants ne sert à rien. Notre approche repose sur trois leviers :
- S’appuyer sur les comités locaux de gestion des risques et catastrophes déjà présents dans les communautés les plus exposées, ainsi que sur les chefs traditionnels, les leaders religieux et les leaders d’opinion qui restent les relais de confiance les plus efficaces en zone vulnérable.
- Traduire et vulgariser l’alerte dans les langues locales (éwé, kabyè, tem, etc.) et sous des formats accessibles (crieurs publics, radios communautaires, réseaux de volontaires de la Croix-Rouge togolaise, de la protection civile).
- Ne pas se limiter à la diffusion : coupler chaque alerte à une action prédéfinie.
C’est ce dernier point qui rejoint directement la culture du risque : une alerte non suivie d’effet est un échec du système, même si techniquement elle a été émise à temps.
Face à la récurrence des crues majeures des bassins du Mono et de l’Oti, comment le système est-il calibré cette année pour anticiper ces inondations et préparer les formations sanitaires locales (USP) à l’émergence d’épidémies post catastrophe ?
Les bassins du Mono et de l’Oti concentrent une part importante des risques d’inondation du pays, avec une récurrence quasi annuelle liée aux lâchers du barrage de Nangbéto et aux crues du fleuve Oti en amont. Notre dispositif s’articule autour de deux temps :
En amont de la crise : renforcement du suivi hydrologique, pour anticiper les lâchers d’eau et émettre des alertes plusieurs jours avant la montée des eaux dans les zones exposées, ainsi que le pré positionnement de stocks d’urgence (kits WASH, moustiquaires, produits de purification d’eau) dans les préfectures historiquement les plus touchées.
Sur le volet santé le point que vous soulevez est essentiel, car les inondations exposent immédiatement à des risques épidémiques (choléra, paludisme, maladies diarrhéiques) :
Les formations sanitaires des zones à risque sont intégrées dans le dispositif de veille sanitaire, avec un renforcement de leurs capacités de détection précoce de signaux épidémiques et un stock de réserve en solutés de réhydratation et intrants de base.
Une coordination systématique est prévue entre le ministère chargé de la Santé et l’Agence nationale de protection civile dès le déclenchement d’une alerte inondation, pour que la surveillance épidémiologique post crise démarre avant même la décrue, et non après l’apparition des premiers cas.
L’objectif est de traiter l’inondation et la crise sanitaire qui peut en découler comme un seul et même événement à gérer, plutôt que deux crises différentes.
Les télécoms sont le bras armé de l’alerte précoce. Existe-t-il un cadre réglementaire contraignant pour les opérateurs au Togo, et comptez-vous déployer la diffusion cellulaire (Cell Broadcast) ou miser sur une approche multicanale ?
C’est effectivement un point de bascule, sans la communication, la meilleure alerte reste lettre morte. Aujourd’hui, notre approche est multicanale, et nous travaillons à la structurer davantage.
- Nous nous appuyons sur les radios communautaires, la télévision, les réseaux sociaux, les SMS d’alerte via les opérateurs, les réseaux de volontaires et, de plus en plus, les plateformes numériques.
- Le Cell Broadcast est notre cible technologique à moyen terme, car il permet d’atteindre instantanément tous les téléphones d’une zone géographique sans dépendre d’une base de contacts ni saturer les réseaux comme le SMS classique.
Monsieur NAWANTI, si vous deviez vous projeter sur 2030, que diriez-vous de l’initiative EW4ALL au Togo. ?
En 2030, je voudrais pouvoir dire que l’alerte précoce au Togo n’est plus un sujet de forum international, mais une évidence du quotidien.
Je voudrais que plus les communautés n’apprennent une crue par la montée de l’eau elle-même, mais par une alerte reçue à temps, comprise, et suivie d’action anticipatoire.
Ce que le Forum d’Addis-Abeba nous rappelle, c’est que 2027 n’est pas une ligne d’arrivée mais un premier palier. La véritable réussite d’EW4ALL au Togo ne se mesurera pas au nombre des stations d’observation ou d’antennes installées, mais au nombre de vies épargnées parce qu’une communauté, un jour, aura su quoi faire dès qu’elle a reçu l’alerte.
Propos recueillis par Ambroisine MEMEDE





