Une étude prospective, commandée par le ministère français de l’Agriculture, dresse quatre scénarios d’avenir pour l’agriculture biologique. Les politiques mises en place sur les prix, l’image ou le soutien aux filières détermineront son repli ou son succès.
« Après deux décennies de croissance, une crise d’ampleur affecte le secteur du bio depuis 2022, rendant difficile l’atteinte des objectifs précédemment fixés par les différents gouvernements ». C’est le constat dressé par l’entreprise Ceresco et le Crédoc dans une étude prospective (1) sur la bio, commandée par le ministère de l’Agriculture.
Le marché du bio est en repli depuis 2021, entraînant un ralentissement des conversions et des certifications du côté des exploitations. Sans réaction forte, le secteur pourrait être marginalisé, concurrencé par des démarches privées mettant en avant des promesses environnementales, soulignent les auteurs de cette étude.
A contrario, des messages clairs sur les bienfaits sanitaires et environnementaux de l’agriculture biologique, un soutien aux filières pour maintenir une offre suffisante ou encore un travail sur les prix et les externalités environnementales pourraient permettre d’accompagner le développement de la bio, sans toutefois en faire le mode de production dominant, analyse l’étude.
Sans soutien fort, le bio réduit à un marché de niche
Les deux premiers scénarios, bien qu’antagonistes, ne prévoient pas de soutien particulier à la bio, laissant faire les marchés. Dans le premier, les politiques misent d’abord sur la croissance économique, en laissant de côté les enjeux environnementaux. Les prix alimentaires baissent, en même temps que les ressources naturelles.
Ces choix se reflètent dans ceux des consommateurs, qui ne prennent pas en compte l’empreinte environnementale de leurs achats. Résultat : « les produits bio disparaissent des rayons de la grande distribution, et le tissu économique spécialisé se délite. » Le bio devient un produit de niche, pour une clientèle aisée ou convaincue. La multiplication des crises économiques, commerciales et géopolitiques à partir de 2030 entraîne des hausses de prix de certaines denrées alimentaires, voire des pénuries.
Les difficultés d’approvisionnement en intrants (engrais, phytosanitaires) conduisent les agriculteurs conventionnels à se tourner vers des pratiques sobres, en s’appuyant sur l’expérience des producteurs restés en bio sans pour autant s’y affilier.
De ce fait, « en 2040, le label biologique européen, les politiques de soutien et les instances de pilotage du secteur, à l’échelle nationale, n’existent plus. À l’initiative de collectivités locales, de nouveaux cahiers des charges bio voient le jour. Non harmonisés nationalement, certains sont plus souples que les versions actuelles », concluent les auteurs.
Le deuxième scénario mise au contraire sur une prise de conscience générale des enjeux environnementaux, se traduisant par des accords internationaux, pour réduire notamment l’empreinte environnementale de l’agriculture. « Les acteurs privés transnationaux des secteurs agricoles et agroalimentaires s’approprient ces nouvelles règles du jeu » et développent leurs propres référentiels : une « 3è voie » moins exigeante que la labellisation bio.
Le marketing permet à ces produits de gagner des parts de marché, au détriment de la bio, moins structurée. Le marché bio devient donc une niche, tournée vers des consommateurs engagés et/ou des filières à valeur ajoutée.
Malgré des soutiens forts, les résistances persistent
Ces deux premiers scénarios montrent qu’une politique du laisser-faire conduit l’agriculture bio à la marginalisation. Quid d’un plus fort interventionnisme ?
Dans le troisième scénario, les événements climatiques extrêmes se multiplient et une « mobilisation sans précédent de la société civile » conduit à la conclusion, en 2032, d’un accord international sur les défis planétaires majeurs (climat, biodiversité, sols…). En découlent des traités commerciaux visant à instaurer des normes et droits de douanes en lien avec l’impact environnemental des produits.
En Europe, un nouveau Green deal prévoit la sortie des phytosanitaires en 2040, en s’appuyant notamment sur l’agriculture biologique. Mais pour limiter l’inflation des denrées alimentaires, les pouvoirs publics et les acteurs économiques poussent à un allègement du cahier des charges. Résultat : les conversions se multiplient, mais les acteurs historiques, ne s’y reconnaissant plus, créent de nouveaux labels, avec des cahiers des charges plus stricts.
En 2040, « les produits bio atteignent 30 % de parts de marché en France, dans le secteur alimentaire, essentiellement dans la consommation à domicile et en restauration collective ».
Le quatrième scénario démarre de la même manière, mais il conduit à une démondialisation, avec une polarisation de « blocs supranationaux » (Union européenne, Amérique du Nord, Asie du Sud-Est). En Europe, la prise de conscience des enjeux environnementaux conditionne les échanges commerciaux et les politiques agricoles, environnementales et sanitaires dans une logique One Health.
La transition agricole est encouragée et le cahier des charges bio devient la référence pour la politique agricole commune (PAC). Les soutiens sont fortement réorientés vers la bio et les collectivités font leur part à travers le foncier (droit de préemption étendu, baux ruraux environnementaux, obligations réelles environnementales).
Pour soutenir la demande, « une sécurité sociale de l’alimentation est mise en place et une taxation spécifique est créée pour les produits ayant le plus d’impacts négatifs en matière de santé et d’environnement ». Affichage environnemental, objectifs de bio dans les rayons et en restauration collective soutiennent également la demande. Résultats ? Les volumes augmentent, les coûts baissent, sans toutefois atteindre les prix du conventionnel qui reste majoritaire en 2040.
« Certains acteurs des filières conventionnelles (ex. : coopératives, producteurs pour lesquels la conversion est difficile) refusent toujours de participer au développement de l’AB. Ils contestent les nouvelles orientations politiques et ne souhaitent pas changer de modèle de production. Toutefois, les systèmes alimentaires se recomposent et la trajectoire vers une agriculture plus durable est bien marquée », concluent les auteurs.
Source: actu-environnement